Cette merveilleuse musique est née dans les "honky
tonks" et les "boxons de Storyville..."
Le Ragtime et la
seizième
Tandis que Scott Joplin, Tom Turpin
ou Eubie Blake donnent au Ragtime ses lettres de noblesse, un autre
genre musical rencontre lui aussi l'adhésion des foules. S'il se
joue également au piano, il est différent de la musique chère à
Joplin car on n'y retrouve aucune référence aux danses européennes.
Au contraire, il est fortement ancré dans la tradition noire et
il est pratiqué essentiellement dans le Sud des Etats-Unis par des
musiciens qui n'ont jamais appris à lire une partition. Le vieux
pianiste et compositeur Eubie Blake se souvient comment en 1896
à l'âge de 13 ans il entendit le pianiste Wiliam Turk. Il avait
une main gauche comme celle de Dieu. Il ignorait en quelle clé il
jouait, mais il les utilisait toutes. Il savait jouer la ligne de
basse de Ragtime qui marque les temps forts et les temps faibles,
mais cela l'ennuyait parce que son estomac gênait son bras. Aussi
préférait-il la ligne de basse qui ne marque pas les temps. Nous
l'appelions la seizième. Maintenant, cela s'appelle Boogie-Woogie.
Pinetop Smith
C'est PINETOP SMITH, un éminent spécialiste
de ce style, qui popularisa le nom de "Boogie-Woogie" (dont l'orignine
est mystérieuse) en donnant le tritre de "PINITOP'S BOOGIE-WOOGIE"
à un célèbre solo de piano qu'il enregistra en 1928. Ce solo est
devenu une véritable référence pour tous les pianistes de Blues
décidant de jouer le "Boogie-Woogie". Le terme " Boogie " pourrait
trouver son origine dans les racines de l'âme d'Afrique de l'Ouest,
le " boogie-rebo " étant à la fois une danse et un arbre creux sur
lequel on battait le rythme. Mais il pourrait tout aussi bien provenir
d'un vieux mot français de la Nouvelle-Orléans, " bouger ". Dans
le "Deep South", "boogie" désignait également une prostituée
"boogie girl". Quand au mot "woogie", il viendrait du
verbe anglais "to walk" qui veut dire "marcher".
La musique des "honky
tonks"
Le Boogie-Woogie et la musique des trains s'accordaient
à merveille. Ils avaient le même rythme. Les "Honky tonks", les
trains de bastringue comme on les appelait, étaient des trains qui
desservaient la Nouvelle-Orléans par la ligne centrale de l'Illinois
et qui comportait une voiture vide dans laquelle les gens pouvaient
danser et où il n'y avait pas de fauteuil, mais un piano.
Pianistes itinérants
Dans les camps de bûcherons de la Louisianne
et du Texas du Sud, tous les travailleurs étaient noirs. C'est là
que le Boogie-Woogie a pris son essort. Ils avaient l'habitude de
travailler 8 heures d'affilée, puis de passer 8 heures à chanter
et à danser dans les baraquements construits par les compagnies.
C'était parfois un simple abri avec seulement un piano, un simple
toit de planche posé sur des barils. Elwin Boston Pikin's, l'un
des derniers à pratiquer le Boogie-Woogie traditionnel du Texas
raconte qu'il allait d'un campement de bûcherons à l'autre. Il voyageait
dans les wagons de marchandises, les wagons aveugles comme il les
appelait, ou faisait du stop auprès des conducteurs de train. Et
ceux-ci étaient habitués aux pianistes itinérants qui leur racontaient
des histoires et qui sautaient du train pour gagner un autre campement
où ils jouaient à nouveau 8 heures dans un baraquement. C'est ainsi
que le Boogie-Woogie a fait le tour du Texas puis bien entendu a
fini par en franchir les frontières. Maintenant savoir comment cette
musique s'est réellement structurée et développée pose toujours
quelques problèmes aux historiens. Elle est venue des quatre coins
du Sud et a très rapidement développé des particularités régionales.
Le style de la Nouvelle-Orléans était d'ailleurs un peu plus accentué
de la main gauche, c'est ce qu'on appelait la "main gauche".
La main gauche
Plusieurs lignes rythmiques de
la main gauche emergèrent. Elles prirent des noms différents : the
change, the five, the rocks devenue très connues à Menphis. La plupart
consistent en lignes de basse de 8/4 (c'est à dire 8 notes par mesures
non syncopées) exécutées de la main gauche. Mais certains Boogie-Woogie
se jouaient en 4/4 et même en 6/4. C'étaient de vrais pianistes
qui pouvaient assurer un rythme fabuleux de la main gauche et vous
sortir une mélodie de la main droite. Aujourd'hui, il y a toujours
un bassiste et un batteur pour soutenir le pianiste. La main gauche
est un art qui se perd. Musique d'autodidactes qui participait aux
folles ambiances du Sud Profond ("Deep South"), le Boogie-Woogie
rencontra, grâce à son rythme entraînant, un très large succès…
La prohibition
On constate que
les pianistes ont convergé vers le Nord, vers Chicago, entre 1919
et 1933. Les clubs et les cabarets des grandes villes du Nord comme
New-York ont draîné les pianistes noirs qui firent du Boogie-Woogie
l'un des courants majeurs de la musique noire pendant la période
de la Prohibition.
Les premiers enregistrements
Il n'y a aucun doute, le Boogie-Woogie
est une suite logique du Ragtime qui était au départ une musique
de blanc, puis a suivi de plus en plus l'influence des rythmes noirs
au fur et à mesure que les noirs on pu approcher les pianos. Mais
les représentants de ce genre musical ont tardé à effectuer leur
baptême du feu en studio d'enregistrement. Ce fut Georges W. Thomas
qui enregistra le premier un morceau avec une ligne de basse de
Boogie-Woogie, c'est à dire sans marquer les temps. C'était " The
Rocks ", qu'il enregistra en 1923. Un peu plus tard, en 1928, Clarence
Pinetop Smith et Charlie Cow Cow Davenport gravèrent respectivement
" Pinetops' Boogie-Woogie " et " Cow Cow Blues ", les deux morceaux
de référence repris par tous les pianistes.
Le Boogie-Woogie trouve sa place dans le Jazz
Les pianistes noirs ont peu à
peu apporté une dimension différente à cette musique. Ils ont utilisé
les lignes de basse du Boogie-Woogie non pas comme simple technique
particulière de piano, mais comme un support dynamique pour les
chansons de Blues. Ainsi, le Boogie-Woogie n'était plus une musique
à part, il faisait parti du Blues et du Music Hall. Du fait qu'il
trouvait sa place dans le Jazz, il fut universellement reconnu comme
genre musical à part entière.
La nouvelle dynamique du Boogie-Woogie
Plusieurs dizaines de pianistes,
en marge des conservatoires et autres écoles de musique, vont perpétuer
la magie du Boogie-Woogie qui trouvera quelques vingt ans plus tard
une nouvelle dynamique avec les artisans du Rythm and Blues (Louis
Jordan) et enfin du Rock'n Roll
(Jerry lee Lewis).
par Jérôme BOURGOIN
d'après l'article " L'Histoire du Blues " ,
l'émission " Boogie-Woogie ",
la préface du recueil distribué par SOFRASON (Black And Blue)
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